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Portrait d’une illustratrice jeunesse et son impact sur les lecteurs

Par Maxime
6 minutes

Plongée dans l’univers coloré de Lisa Mercier, illustratrice jeunesse


Qui n’a jamais été ému ou émerveillé, enfant, par une image saisissante au détour d’un album ? Derrière les pages feuilletées à toute vitesse ou examinées avec minutie, il y a l’œil, la main et l’imaginaire des illustrateurs jeunesse. Lisa Mercier, 36 ans, fait partie de celles et ceux qui marquent durablement la mémoire des petits lecteurs comme celle des parents. Illustratrice reconnue, elle trace depuis plusieurs années un parcours singulier dans l’édition jeunesse française, entre poésie et engagement, affirmant l’importance du regard porté sur le monde dès l’enfance.


Un style reconnaissable entre mille et un parcours atypique


Formée à l’école des Beaux-Arts de Lyon, Lisa Mercier n’a jamais considéré le dessin comme un simple habillage du texte. « Pour moi, illustrer ce n’est pas seulement rendre une histoire plus plaisante, c’est ouvrir des portes, proposer d’autres lectures, laisser l’enfant se projeter au-delà des mots », résume-t-elle. Son trait d’encre souple, ses couleurs tendres rehaussées d’accents vifs, et ses compositions souvent pleines de vie, font la signature de cette artiste dont plus de trente albums ont déjà vu le jour.


Avant de se consacrer pleinement à l’illustration, Lisa a exercé le métier d’éducatrice dans un centre social. Ce détour a profondément nourri son regard sur l’enfance : « J’ai accompagné des enfants fragiles, pour qui la lecture était parfois le seul repère stable. Voir le pouvoir de la couleur et des images sur leur humeur, leur capacité d’attention, a été déterminant. »


Le sens derrière l’image : raconter, rassurer, émanciper


Que ce soit dans « Le jardin de Mina », « Victor n’aime pas les bruits » ou la série des « Petites histoires de Lou », le dessin de Lisa Mercier s’attache toujours à donner une place centrale à l’émotion et au détail. Elle confie : « Je pense beaucoup à l’enfant qui va observer l’illustration en silence, parfois longtemps, et à l’adulte qui va raconter l’histoire autour de cette image. Les illustrations doivent permettre de décoder ce qui n’est pas dit, rassurer, ou inviter à explorer ce qui inquiète. »


  • Rendre visible l’invisible : Pour Lisa, illustrer c’est une forme d’écoute. Dans "Victor n’aime pas les bruits", le calme, la peur et l’apaisement sont illustrés par des jeux de lumière et d’ombre subtils, traduisant des ressentis difficiles à exprimer.
  • Oser l’humour et l’inattendu : Les animaux qui dansent, les maisons biscornues, les objets improbables en arrière-plan émaillent ses albums. « C’est aussi une façon de donner envie de tourner la page, de chercher ensemble, adulte-enfant, des détails cachés. »
  • Favoriser l’identification et la diversité : Lisa fait expressément le choix de montrer toutes sortes de familles, de milieux, de visages. Elle revendique : « Un album jeunesse, c’est un miroir possible pour n’importe quel enfant. C’est ma responsabilité. »

L’impact sur le jeune public : éveil, confiance et discussions familiales


Quel pouvoir réel une image peut-elle avoir sur le développement de l’enfant ? Les témoignages de parents et de médiateurs du livre confirment que les dessins de Lisa Mercier ouvrent bien plus que l’imagination. Florence, bibliothécaire à Bourgoin-Jallieu, observe : « De nombreux enfants, même non lecteurs, sont attirés par ses albums. Ils décortiquent les expressions, repèrent un détail qui les fait rire ou réfléchir. Souvent, ils réinventent eux-mêmes l’histoire à partir des images. »


Les couleurs contrastées, la douceur des formes et la diversité représentée aident nombre d’enfants à s’approprier l’histoire, à se reconnaître – un point crucial pour des petits qui ne se retrouvaient pas toujours dans la littérature jeunesse classique. Lisa raconte : « Je reçois des lettres de parents me disant qu’après avoir lu ‘Le jardin de Mina’, leur fille a osé planter des graines sur le balcon ou parler de ses peurs. Beaucoup d’échanges se créent autour d’une simple page illustrée ! »


Témoignages croisés : quand l’album devient passerelle


Emma, 7 ans, petite lectrice fidèle :

“J’aime bien les livres de Lisa parce qu’il y a toujours des chats et des détails rigolos. Les couleurs, c’est comme si ça bouge. Papa dit que je raconte même d’autres histoires que dans le livre.”

Maxime, père de deux enfants en maternelle :

“Nous avons utilisé un des albums de Lisa pour parler du déménagement à nos enfants. Les images leur ont permis de poser des questions, de se projeter sans angoisse. Parfois, ils rejouent la scène avec leurs jouets : le livre est devenu un pont dans la vie de famille.”

Souad, animatrice lecture, cité de la Paix :

“Ce qui est fascinant avec ces illustrations, c’est qu’elles incitent au dialogue entre adultes et enfants, même dans des groupes où la parole est parfois difficile. On détourne les histoires, on fait des jeux de rôle à partir des dessins, c’est fédérateur.”

Processus de création : immersion et exigences d’une illustratrice engagée


Lisa Mercier ne se limite pas à dessiner dans son atelier. Elle mène régulièrement des ateliers d’illustration dans des écoles, des hôpitaux ou des centres d’accueil. « Il s’agit d’écouter ce que ressentent les enfants, de voir ce qui leur manque dans les livres ou dans la manière de raconter les histoires. Je prends beaucoup de notes, je fais des portraits, des croquis pris sur le vif. »


Pour certains albums, elle collabore étroitement avec les auteurs, mais aussi avec des psychologues ou des enseignants, afin de coller au plus juste aux besoins des petits lecteurs. « Je ne veux pas surcharger l’image, mais je veux qu’elle serve à la fois le plaisir de l’œil et la compréhension du texte. C’est tout un art de l’équilibre. »


Nouvelles tendances et rôle de l’illustration dans la littérature jeunesse d’aujourd’hui


L’album illustré connaît un renouveau en France. Plus que jamais, l’image accompagne l’apprentissage, les émotions, la construction de soi. Lisa le constate : « Je rencontre de plus en plus d’enfants qui expriment une réelle créativité en retour. Ils veulent, eux aussi, inventer leurs propres mondes graphiques. Les albums ne sont plus passifs, ils inspirent des vocations, des loisirs, du dialogue. »


  • L’importance de la diversité : Un mouvement profond porte l’attention sur la multiplicité des représentations, pour sortir des stéréotypes liés aux genres, origines, familles.
  • La place du numérique : Lisa s’implique également dans des applications et livres interactifs, convaincue que le support change mais que l’illustration reste un médium clé pour toucher l’enfant partout où il est.
  • Des sujets de société abordés en images : Souvent sollicitée pour des ouvrages sur l’écologie, la différence ou la solidarité, Lisa choisit des approches qui privilégient la douceur, la nuance, évitant toute frontalité anxiogène.

En pratique : conseils de Lisa Mercier pour les jeunes lecteurs… et leurs parents


  1. Laissez l’enfant s’approprier le livre : Invitez-le à raconter sa propre histoire à partir des images, à chercher des détails, à imaginer des suites.
  2. Privilégiez la découverte de nouveaux illustrateurs : Diversifiez les styles, les univers graphiques, discutez de ce qui plaît ou surprend.
  3. Proposez des temps de dessin inspirés des albums : Après la lecture, lancez-vous ensemble dans la création d’un dessin, d’une scène ou d’un personnage.
  4. Utilisez l’illustration pour aborder des émotions difficiles : Certaines images invitent à parler de la peur, de la joie, de la colère, du courage mieux que les mots.
  5. Soutenez les librairies indépendantes et bibliothèques locales : Elles sont souvent les lieux privilégiés de rencontre avec les artistes et de découverte de nouveaux talents.

Un avenir radieux pour les illustrateurs jeunesse ?


Lisa Mercier conclut : « On observe une reconnaissance croissante du métier : les festivals, salons, prix dédiés aux illustrateurs se multiplient, les écoles d’art voient affluer des jeunes passionnés. Mais il faut continuer à rappeler que l’illustration jeunesse n’est pas seulement un décor, c’est un langage, un acte de création et de transmission à part entière. »


Par leurs images évocatrices, humaines et audacieuses, les illustratrices et illustrateurs d’aujourd’hui façonnent l’imaginaire d’une nouvelle génération de lecteurs. Explorer une galerie de Lisa Mercier, c’est découvrir une palette de possibles : une preuve éclatante que la littérature jeunesse, lorsqu’elle valorise la richesse du regard, a un impact qui dépasse de loin le cadre du livre.


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