Regards croisés sur le cinéma en mutation : la voix d’un réalisateur engagé
Face aux bouleversements des modes de production et à la montée des nouveaux formats, rares sont les cinéastes qui acceptent de prendre le temps d’un dialogue approfondi sur leur métier et les défis qu’affronte le septième art en 2024. Pour Slowvibes, nous avons rencontré en entretien exclusif Lucas Martreuil, réalisateur remarqué pour ses films à la portée sociale, alternant documentaires engagés, fictions ciselées et projets collaboratifs hors des sentiers battus. Il évoque ici avec lucidité le présent et l’avenir du cinéma français, ses sources d’espoir comme ses frustrations, et livre des conseils précieux aussi bien aux spectateurs curieux qu’aux jeunes créateurs. Une plongée dans les coulisses d’un art en recomposition.
Les chemins du cinéma engagé : intentions et naissance d’une vocation
Pour Lucas Martreuil, le besoin de s’exprimer par l’image naît très tôt. « J’ai grandi en banlieue, dans un quartier où peu de gens croyaient qu’un enfant d’ouvriers pouvait faire du cinéma », se souvient-il. Adolescent, il se passionne pour les films de Ken Loach, d’Agnès Varda et de Spike Lee, autant que pour la photo sociale et les reportages radiophoniques. « J’ai compris que raconter des histoires, c’est souvent donner la parole à ceux qu’on n’entend pas. »
- Transmission d’émotions et d’idées : Pour Lucas, « un film n’est pas juste un divertissement mais un acte de partage. Faire exister des personnages, c’est faire exister des points de vue délaissés dans l’espace public. »
- Fraîcheur des regards : Son premier long-métrage, sélectionné à plusieurs festivals européens, mêle fiction et témoignages documentaires. « Je voulais casser la séparation rigide entre genres pour retrouver la sincérité et la surprise du réel. »
Tourner et produire aujourd’hui : entre utopie créative et freins quotidiens
Le cinéma actuel donne-t-il vraiment la place à l’expérimentation et à la diversité des récits ? Lucas se montre nuancé. « Les financements publics restent précieux, mais la course à la rentabilité bride parfois l’audace. On attend très vite la "recette" plutôt que la prise de risque. Heureusement, émergent de nouveaux modes de production : co-réalisations, autofinancement, ou recours à des plateformes participatives. Cela redonne de la liberté, mais implique une énergie de chaque instant ! »
- Obstacles principaux : Pour Lucas, les étapes les plus difficiles sont souvent « le passage du scénario au tournage – convaincre, fédérer une équipe, garantir la post-production sans céder à la précipitation, en conservant l’exigence initiale. »
- Ce qui change avec le numérique : « Tourner en numérique offre de la souplesse, permet plus de répétitions et une plus grande place pour l’improvisation ou l’expérimentation. Mais l’immédiateté du résultat amène parfois à négliger le temps long de maturation. »
Regards sur les thématiques d’aujourd’hui : causes, récits et universalité
Lucas Martreuil affirme « ne pas vouloir faire de films à message plaqué », mais insiste sur la nécessité de filmer le présent. « Je m’inspire des débats de société, des mouvements sociaux, mais mon objectif reste de construire des personnages complexes, porteurs d’histoires personnelles et universelles. Même un sujet difficile doit être incarné : l’émotion précède la leçon. »
- Choix des sujets : Lucas privilégie les récits du quotidien : « J’ai filmé le travail, la famille, les frontières invisibles entre centres-villes et périphéries. Le cinéma peut réhabiliter la banalité, montrer la beauté ou la violence de situations apparemment ordinaires. »
- Place de l’actualité : « Impossible d’ignorer la crise écologique, la montée des inégalités ou l’impact du numérique sur nos vies. Mais je résiste au "film à thèse". J’essaie de proposer des questions, pas des slogans. »
Le public face aux nouveaux usages : salle obscure, streaming et engagement
L’évolution des modes de consommation interroge la place centrale de la salle de cinéma, mais Lucas refuse le pessimisme. « Le public a toujours envie d’être surpris, de se déplacer pour découvrir autre chose qu’un block-buster calibré. Même chez les jeunes, il y a une vraie curiosité pour la diversité des récits, les festivals, les séances spéciales. »
- Streaming et création : Selon Lucas, « la multiplication des plateformes a ouvert la diffusion à de nouveaux films, notamment documentaires ou indépendants. Mais il faut veiller à ne pas noyer la création dans l’infobésité : la visibilité reste un défi. »
- L’importance des réseaux sociaux : « Ce sont de formidables outils pour toucher des publics créatifs, provoquer le débat ou documenter les "work in progress". Mais ils imposent aussi de réfléchir à la qualité et à la véracité du dialogue engagé autour des œuvres. »
Regards croisés : témoignages et coulisses d’un engagement
Claire V., monteuse :
« Travailler avec Lucas, c’est s’immerger dans un projet où l’écoute prime. Il sait donner le temps à chaque regard, chaque hésitation dans le jeu. Au montage, on recherche ensemble le souffle juste. »
Yannick M., comédien principal :
« Sur le plateau, Lucas encourage l’improvisation et la co-construction des personnages. C’est rare : la confiance qu’il accorde change complètement la dynamique, même sur des sujets délicats. »
Sabine A., programmatrice de festival :
« Ses films séduisent par leur humanité. Derrière les engagements, il y a toujours de la nuance. C’est ce qui donne envie d’en débattre en salle avec le public. »
Repères et conseils du réalisateur aux cinéphiles et jeunes créateurs
- Soignez la sincérité : « N’essayez pas de plaire à tout prix ou de suivre l’air du temps. Cherchez ce qui vous touche et interrogez-le sans complaisance. »
- Expérimentez, même sans budget élevé : « Faites des courts, des vidéos associatives, tournez avec vos moyens. L’important est de trouver votre regard, bien plus que la perfection technique. »
- Entourez-vous d’une équipe motivée : « Rien ne remplace la confiance dans le collectif, ni la durée des collaborations. Le cinéma est un sport d’équipe avant tout. »
- Interrogez le réel : « Observez, discutez, documentez. Les meilleures histoires naissent d’un ancrage dans la vie concrète. »
- Nourrissez-vous des autres arts : « Peinture, littérature, photo, musique nourrissent toujours l’imaginaire et permettent de trouver des chemins nouveaux. »
Tendances à suivre : évolution du cinéma engagé en France
- Documentaires hybrides : La porosité entre documentaire et fiction se généralise, pour explorer des angles plus personnels et donner voix à des récits invisibles.
- Montée des nouveaux collectifs : Scénaristes, réalisateurs et techniciens se regroupent pour inventer des dispositifs de production plus horizontaux et mutualiser les ressources.
- Expériences immersives : Le cinéma s’ouvre à l’interactif, au court-métrage VR ou aux diffusions événementielles, proposant au public de nouveaux modes d’engagement dans le récit.
- Forte demande de diversité : Les appels à une meilleure représentation des minorités, à une plus grande pluralité de points de vue et à l’émergence de nouveaux récits s’intensifient. Les publics plébiscitent la sincérité et l’originalité.
- Réduction de la frontière pro/amateur : Avec les outils accessibles, de jeunes réalisateurs créent des œuvres reconnues dans les grands festivals, sans passer par les parcours académiques classiques.
Parole au réalisateur : engagement, espoir et responsabilité
« Ce qui me porte, c’est la volonté de questionner le monde sans prétendre donner des réponses toutes faites. J’espère que chaque film peut ouvrir une brèche, inviter le public à réfléchir différemment, à partager une émotion ou un doute. Notre responsabilité est d’inventer d’autres possibles, sans oublier que le cinéma reste un art collectif, vivant et politique, à taille humaine. »
Accompagner le changement : rôle du public et pistes d’action
Lucas Martreuil encourage chacun à « refuser le fatalisme ». « Soutenez les films différents : allez aux projections débat, partagez vos coups de cœur sur les réseaux, renseignez-vous sur les festivals émergents. Les plateformes ont leur utilité, mais l’expérience collective d’une salle, d’une rencontre avec un réalisateur, reste irremplaçable. Le cinéma du futur dépendra aussi de l’engagement de ses spectateurs. »
Pour continuer à explorer les coulisses du septième art, décrypter les grandes tendances, et découvrir d’autres voix qui renouvellent la scène cinématographique, retrouvez chaque semaine sur Slowvibes nos interviews, dossiers thématiques et sélections argumentées. Notre ambition : vous aider à choisir, à comprendre, et à soutenir une création cinématographique plus vivante et audacieuse que jamais.