Transmettre la passion de lire : la démarche d’un critique littéraire
Qu’est-ce qui distingue une lecture marquante d’un simple passe-temps ? À l’heure où les livres foisonnent en librairie et en numérique, que les recommandations pullulent sur les réseaux sociaux, mettre la main sur l’ouvrage qui saura toucher, réveiller ou nourrir s’avère parfois déroutant. Pour démêler l’offre et s’approcher de lectures qui nous ressemblent ou nous surprennent, Slowvibes a rencontré Éric Fournier, critique reconnu pour ses analyses subtils dans plusieurs médias spécialisés. Au fil de cet entretien, il éclaire les méthodes, critères et astuces pour (se) choisir un livre, et rappelle l’importance de faire dialoguer plaisir, curiosité et exigence.
Un métier d’écoute : repérer ce que cherche le lecteur
« On ne lit jamais tout à fait seul – nos choix sont nourris par des rencontres, des discussions, des attentes personnelles », rappelle Éric Fournier. Pour ce critique, la première étape n’est pas de sélectionner les ouvrages sur une grille abstraite, mais d’être à l’écoute du lecteur, de ses envies du moment ou de ses besoins plus profonds.
- Saisir le contexte : Pourquoi cherche-t-on un livre ? Est-ce pour se divertir, enrichir un sujet précis, ou traverser un cap de vie ? « C’est une question à ne surtout pas négliger », insiste-t-il.
- Laisser place au hasard : « Il ne faudrait pas croire qu’une lecture doit toujours répondre à une utilité. Parfois, un choix aléatoire, une couverture qui attire ou un conseil inattendu, valent autant qu’une sélection rationnelle. »
Ce regard ouvert guide sa façon d’aborder la critique : « Je n’écris pas pour orienter vers un seul canon de ‘bons livres’, mais pour explorer des passerelles permettant à chacun de découvrir ce qui le nourrit. »
Comment le critique construit-il ses recommandations ?
Face à l’avalanche de nouveautés, comment un professionnel fait-il le tri pour proposer une sélection éclairée ? Éric Fournier partage les différentes étapes de son travail.
- Écouter le « bruit du monde » : « Je suis attentif aux débats ou aux questions de société qui travaillent l’époque. Que ce soit la quête de sens, les enjeux écologiques, les sujets d’intimité… beaucoup de grands récits s’en emparent à leur façon. »
- Croiser les genres et les formats : « Je lis autant de fiction que d’essais, sans oublier poésie, BD, formats courts ou autofictions. Cette mixité permet d’éviter l’entre-soi et de mieux cerner les tendances montantes. »
- Évaluer la proposition de l’auteur : « Ce qui compte, ce n’est pas l’originalité à tout prix, mais la capacité d’un livre à tenir une promesse de lecture, à donner une perspective sur le monde ou les émotions. »
Il pointe aussi la nécessité de sortir des sentiers battus : « Les phénomènes d’emballement éditorial existent. Il faut donc savoir prendre du recul et relire des œuvres moins visibles, des traductions rares ou redécouvrir des auteurs oubliés. »
Critères d’un bon choix – entre subjectivité et repères
Éric Fournier refuse toute autorité absolue du critique, mais admet respecter quelques balises qui, selon lui, favorisent « la bonne rencontre » avec un livre :
- L’authenticité du ton : « Ce qui séduit, ce n’est pas la virtuosité, mais un univers d’écriture qui respire la sincérité. Je privilégie l’ancrage dans une voix singulière plutôt qu’une simple maîtrise technique. »
- L’inattendu : « Un bon livre doit faire bouger quelque chose. C’est la surprise, l’écart, une forme d’audace dans la construction ou le langage, qui marque l’esprit du lecteur. »
- L’accord entre fond et forme : « Je suis sensible à la cohérence. Quand un sujet fort se double d’un travail d’écriture abouti, la lecture devient vraiment mémorable. »
- La rencontre univers-particulier : « Un roman ou un essai convainc lorsqu’il explore un sujet personnel, tout en dialoguant avec des problématiques plus vastes. »
Pour illustrer : « Un ‘page turner’ peut faire passer deux heures agréables, mais s’il ne laisse rien après la dernière page, on peut regretter de ne pas avoir tenté autre chose. »
Les erreurs fréquentes dans le choix de livres – et comment les dépasser
- Se laisser piéger par le marketing : « Les campagnes promotionnelles nous orientent, parfois à tort, vers des ouvrages standardisés. Il faut apprendre à repérer les effets de mode, comparer les avis, mais aussi remettre en doute l’emballage. »
- Se fermer à un style ou à un genre : « Beaucoup de lecteurs croient que certains genres – la science-fiction, la poésie, les essais – ne sont ‘pas pour eux’. L’expérience montre souvent le contraire : un bon livre, quelle que soit la case éditoriale, crée une brèche d’intérêt inattendue. »
Pour Éric Fournier, la multiplication des sélections thématiques ou des listes sur les réseaux sociaux aide à s’ouvrir, à condition de ne pas céder à la surconsommation : « Mieux vaut privilégier un choix motivé et assumé qu’un empilement de lectures superficiellement picorées. »
Regards croisés : avis d’auteurs, libraires et blogueurs
Marie D., libraire indépendante :
« Ce que je conseille à mes clients : oser la prise de risque. Sortir d’une habitude de lecture ouvre la porte à des découvertes mémorables. Et puis, discuter avec d’autres lecteurs, croiser les points de vue, nourrit notre propre goût. »
Hugo, auteur de romans contemporains :
« J’ai toujours aimé les lecteurs qui posent des questions, qui cherchent à comprendre le ‘pourquoi’ d’un livre. La curiosité est le plus sûr moteur pour aller vers des œuvres surprenantes, loin des sentiers battus. »
Clémence L., blogueuse littéraire :
« Quand je recommande un texte, j’insiste sur l’émotion qu’il procure avant son sujet exact. C’est le ressenti qui prime, et il n’y a pas de mauvaise façon de lire – tout le monde gagne à s’écouter. »
Conseils pratiques du critique : comment bâtir ses propres choix ?
- Écouter son rythme : « On peut alterner romans denses et récits courts, lectures exigeantes et livres ‘plaisir’, selon son humeur. »
- Tenir un carnet de lectures : « Garder trace de ce qui a marqué, des citations, des impressions, affine petit à petit son goût. »
- Fréquenter les librairies : « Les échanges avec les libraires, les tables thématiques, suscitent des envies et des découvertes qu’aucun algorithme ne remplace. »
- Prendre le temps de reposer le livre : « Certains ouvrages ne prennent toute leur dimension qu’après quelques jours de digestion. Relire quelques pages, partager son avis, prolonge l’expérience. »
- Se laisser guider puis surprendre : « Accepter les recommandations, mais s’autoriser à bifurquer et à abandonner une lecture qui ne convainc pas. Le plaisir n’est pas négociable. »
Tendances actuelles en matière de lecture et nouvelles pratiques
- Livres audio et numérique : « Ils permettent de lire autrement, d’alterner supports selon les moments. Les plateformes peuvent offrir des suggestions pertinentes, mais attention à l’effet bulle. »
- Clubs de lecture et réseaux sociaux : « Ils redonnent une dimension collective à la lecture, facilitant le partage de coups de cœur et de discussions multi-voix. »
- Retour à la littérature étrangère : « L’ouverture aux traductions séduit de plus en plus de lecteurs à la recherche d’autres horizons. »
- Montée de l’essai et des écrits hybrides : « Beaucoup cherchent à comprendre l’époque. L’essai littéraire, comme l’autofiction, connaissent un vrai regain. »
Conclusion : choisir son livre, un geste d’ouverture
Pour Éric Fournier, sélectionner un ouvrage n’est plus une affaire de « bonne réponse », mais d’exercice progressif de curiosité, d’écoute de soi et d’ouverture au monde. « Lire, c’est accepter l’inattendu, explorer sans culpabilité, et nourrir un dialogue intérieur qui s’enrichit à chaque découverte. Peu importe par où on commence : l’essentiel est de rester fidèle à sa quête d’émotion, de sens, ou de dépaysement. »
Pour ceux qui souhaitent prolonger la démarche, Slowvibes propose chaque semaine des sélections argumentées, des interviews de professionnels de la chaîne du livre, et des tests pour choisir vite et bien… sans jamais renoncer au plaisir de lire différemment.