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Interview d’un expert en bandes dessinées : décrypter les codes du neuvième art

Par Maxime
5 minutes

Plongée immersive dans l’univers de la bande dessinée contemporaine


La bande dessinée, longtemps reléguée au rang de divertissement pour la jeunesse, a conquis ces dernières décennies ses lettres de noblesse, devenant le « neuvième art », en écho à la diversité et à la richesse de ses codes narratifs et graphiques. Mais que signifie vraiment décoder une planche de BD ? Comment comprendre la montée en puissance du roman graphique, capter les références subtiles et reconnaître les innovations structurelles qui bouleversent le secteur ? Slowvibes a rencontré Victor Le Gall, historien, critique et commissaire d’exposition consacré au neuvième art, pour éclairer les mécanismes qui font de la bande dessinée un terrain de jeu créatif sans limites.


De Tintin à L’Arabe du futur : l’évolution des codes


À l’heure où la bande dessinée fait l’objet d’expositions dans les grands musées et de prix littéraires reconnus, Victor Le Gall revient sur la façon dont elle a mué, aussi bien dans les thématiques abordées que dans ses codes visuels.  « On a tendance à associer la BD à un format franco-belge rigide, type Astérix ou Lucky Luke. Mais dès les années 1980, avec la montée des auteurs-artistes, la BD devient un laboratoire d’essais formels. Le scénario s’étoffe, l’intime y prend sa place et le dessin n’hésite plus à sortir des cases », explique-t-il.


La multiplication des formats (séries longues, albums one-shot, romans graphiques de 300 pages) illustre cette émancipation. Autre changement majeur : la diversification des publics et des sujets (famille, migration, introspections poétiques) qui ouvre la voie à toutes les audaces.


Les bases de la grammaire de la bande dessinée


Pour Victor, l’art de lire une BD mérite une attention aussi aiguisée que celle portée aux ouvrages littéraires ou cinématographiques. Il détaille : « Ce qui fait la force de la BD, c’est l’alliance entre le texte et l’image, la dynamique entre case, planche et séquence. On y retrouve la notion de rythme, de montage presque cinématographique, mais aussi une gestion très spécifique de l’espace blanc : le ‘gutter’, ou intercase, suspend l’action ou fait vivre le hors-champ. »


  • La mise en page : du gaufrier classique à la page éclatée, chaque choix structure la narration et oriente la perception émotionnelle.
  • Le dessin : il peut être minimaliste ou foisonnant, jouer la connivence ou le décalage entre texte et illustration.
  • La typographie : le lettrage donne du caractère et traduit la voix (chuchotement, cri, ironie).
  • Le rythme : succession de vignettes muettes, pleines pages ou découpage ultra-serré, tout influe sur la tension et le suspense.

Décrypter les codes sous la surface : les clés de lecture de Victor Le Gall


Là où le spectateur occasionnel voit « de jolis dessins », l’œil du connaisseur détecte symboles, citations graphiques et clins d’œil : « Prenez les aplats de noir chez Hugo Pratt ou les couleurs surnaturelles de Lisa Mandel : ils ne sont pas choisis au hasard. Ils évoquent parfois l’état d’esprit des personnages, parfois la volonté de rompre avec le réalisme. On se doit de regarder la page comme une scène à décrypter, en prêtant attention aux motifs, aux jeux de focalisation, à la circulation du regard imposée par les cadres ou les diagonales. »


  • L’intertextualité : nombre de BD intègrent des références à l’histoire de l’art, à d’autres albums ou à la pop culture. « Il suffit de voir, chez Blain ou Sfar, les emprunts au cinéma ou à la chanson française. »
  • Le sous-texte : la BD peut aborder des sujets sensibles (trauma, mémoire, politique) sous forme d’allégories visuelles, d’humour ou de distanciation.
  • La polyphonie narrative : plusieurs points de vue, flashbacks, narrations croisées… La BD contemporaine ose la complexité.

Des genres démultipliés : de l’autofiction au manga


Le Gall insiste : « Ce qui sauve la BD de l’uniformité, c’est la variété de ses genres : du polar social de Baru à la SF de Larcenet, en passant par la BD reportage ou la fantasy pure. Sans oublier, bien sûr, la vague mondiale du manga, qui a bouleversé la structure narrative traditionnelle et inspiré toute une génération d’auteurs occidentaux. »


  • La BD franco-belge garde une place centrale, mais s’ouvre à des styles hybrides (voir « Lou ! » de Julien Neel ou « Les Cahiers d’Esther » de Riad Sattouf).
  • Le manga innove en privilégiant la lecture rythmée, le cliffhanger de fin de chapitre et l’humour absurde.
  • La BD américaine (indé ou super-héros) propose des codes visuels parfois ultra stylisés, à l’image des romans graphiques de Craig Thompson.

Focus : l’expérience de lecteur, entre rythme et émotion


Victor Le Gall partage : « Une bonne BD sait nouer le recul critique et l’empathie immédiate. On feuillette parfois d’un trait, puis on revient sur certaines planches pour savourer le dessin ou méditer sur l’histoire racontée. Le rapport intime que chacun entretient avec le format explique ces ‘relectures’ qui en révèlent de nouvelles couches à chaque passage. »


Témoignages

« Ce n’est qu’à la deuxième lecture du ‘Photographe’ d’Emmanuel Guibert que j’ai compris la force du dialogue silencieux entre les clichés photo et les dessins. La narration avance autant par l’image que par les moments de rupture graphique. » (Laura, lectrice régulière)


« Décrypter des mangas m’a ouvert sur une énergie narrative différente : l’économie de dialogue, l’emphase sur les expressions… On dialogue avec la page tout autant qu’avec l’histoire. » (Mickaël, 22 ans)


Bandes dessinées et transmission culturelle : codes, mémoire et innovation


La bande dessinée n’est pas qu’un espace de divertissement : elle se fait vecteur de mémoire et de questionnements sur la société. Pour Victor : « On assiste à une entrée de la BD dans la transmission patrimoniale : les biographies dessinées, les récits historiques, mais aussi les manifestes graphiques sur l’écologie ou les droits civiques. Les auteurs jouent sur la puissance de l’image pour forger un langage commun. La clé, c’est d’assumer ce jeu de codes, lisibles à plusieurs niveaux, d’offrir à chacun la possibilité de s’approprier l’histoire. »


Conseils pratiques : mieux lire et partager la bande dessinée


  1. Prendre le temps d’observer : Avant de se jeter sur les bulles, arpentez la planche, relevez les cadrages, les textures, la circulation du regard, l’usage des couleurs.
  2. Comparer des styles : Explorez différents genres, osez passer de la BD jeunesse à l’autobiographie dessinée ou au roman graphique d’auteur.
  3. Participer à des clubs ou ateliers BD : L’échange collectif met en lumière ce que l’on n’aurait pas perçu seul.
  4. Tester la création : Réaliser une micro-BD permet de prendre conscience de la richesse et des contraintes du médium.
  5. S’informer sur les auteurs et courants : Livres, podcasts, interviews et expositions spécialisées enrichissent le regard.

Tendances actuelles et perspectives pour le neuvième art


  • Montée du roman graphique : Des œuvres ambitieuses sur plusieurs centaines de pages s’imposent, brouillant les frontières entre BD et littérature.
  • Diversité croissante des signatures : Émergence de nouveaux auteurs et autrices, places accrues pour les minorités et thématiques sociétales.
  • Formats hybrides et numériques : Webtoons, BD interactives ou animées sur tablette réinventent les codes classiques.
  • Transversalité culturelle : Adaptations au cinéma, crossovers avec la musique ou les arts plastiques deviennent monnaie courante.

Conclusion : pourquoi explorer la bande dessinée aujourd’hui ?


Le neuvième art n’a jamais été aussi vivant, ni aussi ouvert sur le monde et la diversité de ses spectateurs. Victor Le Gall résume : « S’intéresser à la BD, c’est cultiver sa curiosité, affiner son regard, développer une lecture à la fois sensible et symbolique. C’est aussi soutenir des auteurs inventifs et plonger dans un patrimoine en mouvement perpétuel. »


Retrouvez chaque semaine sur Slowvibes nos sélections de bandes dessinées incontournables, nos tests de nouveaux formats, et nos interviews d’auteurs pour éclairer vos prochaines découvertes ou enrichir vos séances de lecture partagée.


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