L'émergence d'une nouvelle génération de réalisatrices
La scène cinématographique française connaît ces dernières années une véritable effervescence, portée par l’apparition d’une génération de réalisatrices qui s’emparent du réel avec audace et inventivité. Leurs films refusent les étiquettes, flirtent avec le documentaire et bousculent les récits usuels, explorant des thèmes universels à travers des points de vue intimes ou des dispositifs inattendus. Slowvibes est allé à la rencontre de Léa Girard, jeune réalisatrice dont le premier long-métrage a récemment séduit plusieurs festivals européens. L’occasion de mieux comprendre comment ces nouveaux regards donnent à voir notre société différemment.
Un parcours au croisement du documentaire et de la fiction
Formée à l’image et à l’écriture, Léa Girard se distingue par sa capacité à brouiller les frontières entre documentaire et fiction. « Je ne crois pas que le réel soit une matière brute. Il se construit, il se raconte, il est toujours en mouvement », confie-t-elle. La réalisatrice revendique des influences multiples, allant du cinéma-vérité de Claire Simon aux expérimentations narratives de Céline Sciamma ou d’Agnès Varda.
Son premier film, Ceux qui restent, explore le quotidien d’un village en bordure d’une grande ville, entre mémoire familiale, luttes locales et portraits croisés. Tourné avec une équipe réduite et des moyens modestes, le film privilégie la proximité, l’écoute et la co-création avec les habitants.
Écouter pour mieux raconter : l’art de laisser une place au réel
Comment s’emparer du quotidien sans tomber dans le piège de la reconstitution ou de la distanciation froide ? Léa Girard explique : « Je commence toujours par des repérages approfondis. Observer, discuter avec les gens, revenir plusieurs fois dans les mêmes lieux, c’est essentiel pour capter ce qui échappe au regard rapide ou superficiel. Les personnages naissent souvent de ces rencontres, de leur façon de parler, de leur regard sur eux-mêmes et sur le monde. »
- Le choix du sujet : Pour elle, tout part d’une question : qu’est-ce qui nous relie, qu’est-ce qui divise dans une société donnée, une famille, un groupe ?
- L’attention aux détails : Léa privilégie les situations ordinaires, les gestes du quotidien, les silences ou les rituels qui révèlent beaucoup sur la vie intérieure de ses personnages.
- La place de l’improvisation : Sur le tournage, elle encourage l’imprévu, n’hésite pas à laisser la caméra tourner plus longtemps, acceptant que certaines scènes prennent une direction inattendue.
Un regard singulier sur l’engagement et la société
Face à un public en quête de sens et de proximité, les réalisatrices de sa génération s’emparent souvent de thèmes sociétaux : migration, ruralité, écologie, inégalités, famille recomposée… Mais, selon Léa, l’enjeu n’est pas d’illustrer un sujet « d’actualité » façon reportage, mais d’incarner ces enjeux à hauteur d’individus, dans la durée, en interrogeant la complexité du réel.
« On me demande souvent si mes films sont politiques. Mais je pense que toute démarche honnête l’est, dès lors qu’elle donne la parole à ceux qu’on n’entend pas d’habitude, ou qu’elle propose un point de vue inattendu. Pour moi, filmer une conversation dans une cuisine ou une fête de quartier, c’est déjà interroger la société. »
Créer avec les autres, inventer de nouveaux récits
Une des marques de fabrique de Léa Girard réside dans le travail collectif, aux confins du documentaire participatif. Elle n’hésite pas à associer des non-professionnels au processus d’écriture et de mise en scène, favorisant une implication directe des personnes filmées.
- Ateliers d’écriture collaborative : Avant le tournage, Léa organise des sessions avec des habitants, où chacun raconte une anecdote ou partage un souvenir, qui pourra nourrir le scénario.
- Jeux d’improvisation : Sur certains projets, les dialogues ne sont pas écrits à l’avance. Les acteurs disposent d’une trame générale, mais laissent la spontanéité guider les échanges.
- Mixité des formats : Elle intègre volontiers des images d’archives familiales, des séquences vidéo tournées au téléphone ou des photos retrouvées, pour enrichir la narration et multiplier les points de vue.
Quels défis pour une jeune réalisatrice aujourd’hui ?
Le parcours des réalisatrices émergentes est rarement un long fleuve tranquille. Léa évoque avec lucidité les difficultés rencontrées : financement laborieux, nécessité de convaincre les commissions, jauger l’équilibre entre exigences artistiques et impératifs de production.
- L’enjeu du premier film : Obtenir des soutiens institutionnels quand on n’a pas encore de « carte de visite » demeure un défi majeur.
- Affirmer sa voix : Dans un secteur encore très masculin, Léa souligne la nécessité, pour les femmes, d’imposer leur regard, de défendre leurs méthodes, parfois engagées et non conventionnelles.
- Trouver le bon réseau : Festivals, associations de jeunes auteurs, ateliers d’écriture ou dispositifs d’accompagnement deviennent de véritables tremplins, autant pour gagner en confiance que pour rencontrer collaborateurs, producteurs ou distributeurs.
La réception du public et le retour de l’expérience
Présentés lors de festivals en région, en France ou à l’international, les films de Léa Girard ont généré des échos particuliers. Entre projections intimistes et grandes salles, la réalisatrice raconte ce qui remonte des échanges après la séance.
« Ce qui me frappe, c’est que les spectateurs s’approprient les histoires, revivent des émotions ou retrouvent des fragments de leur propre parcours dans le récit. Beaucoup me disent qu’ils ont le sentiment d’avoir voyagé ou d’avoir vu leur quartier, leur village autrement. C’est la plus belle récompense. »
Les débats qui suivent les projections alimentent la réflexion collective, et parfois font émerger de nouveaux projets, des collaborations, ou des discussions intergénérationnelles, transformant le cinéma en espace de rencontre, de partage et de dialogue social.
Conseils pratiques pour celles et ceux qui veulent se lancer
- Faire confiance à son intuition : L’enjeu n’est pas de plaire à tout prix, mais de trouver ce qui vous touche, vous intrigue et pourra parler aux autres.
- Commencer petit : Léa recommande de filmer d’abord son environnement immédiat, avec peu de moyens, en privilégiant la sincérité à la technique.
- Multiplier les échanges : Intégrer des ateliers, des collectifs, montrer son travail en cours de route permet de progresser et d’élargir son regard.
- Pensée à la diffusion : Internet, festivals associatifs, projections en médiathèque : il existe de nombreux moyens de faire circuler ses films, bien au-delà du circuit classique.
- Ne jamais oublier le plaisir : Tourner un film, c’est aussi entretenir la joie de la découverte, de la rencontre, et accepter d’apprendre à chaque étape du projet.
Tendances : de nouvelles approches du réel au cinéma
- Hybridation des genres : De plus en plus de réalisatrices jouent avec les frontières floues entre documentaire, fiction, essai et expérimentation visuelle, pour rendre compte de la complexité du monde.
- Engagement local et micro-récits : Le cinéma s’intéresse à des histoires singulières, à l’échelle d’un immeuble, d’un quartier, d’une bande d’amis ou d’un collectif militant.
- Valorisation de la diversité : Une nouvelle attention est portée à la multiplicité des voix, des origines, des âges et des parcours, déconstruisant les représentations stéréotypées.
- Utilisation créative du numérique : Petites caméras, captations mobiles, archives personnelles enrichissent la narration et libèrent la création des contraintes traditionnelles.
En conclusion : raconter le réel pour mieux imaginer l’avenir
Léa Girard appartient à cette génération de réalisatrices pour qui le réel n’est pas une donnée figée, mais une matière vivante, à explorer, déplacer et réinventer. À l’heure où le besoin de récits authentiques et pluriels se fait plus pressant, leur démarche apparaît comme une réponse forte à la soif d’intelligence collective et d’empathie d’un large public. En donnant la parole à des mondes souvent invisibles ou négligés, elles contribuent à renouveler notre vision du cinéma, et à bâtir sur l’écran — mais aussi dans la cité — de nouveaux espaces pour penser, rêver, et agir ensemble.
Pour découvrir d’autres portraits de cinéastes engagés, des démarches innovantes ou des conseils pratiques pour se lancer, retrouvez chaque semaine sur Slowvibes nos interviews, dossiers et guides pour naviguer dans le paysage audiovisuel d’aujourd’hui.