Dans l’atelier secret du critique de cinéma
Le grand public imagine souvent le métier de critique de cinéma comme une succession de projections privilégiées et de rédaction d’avis incisifs. La réalité, pourtant, est bien plus nuancée. Derrière chaque chronique publiée, il y a d’abord un travail de sélection minutieux, un processus mi-objectif mi-intuitif, ancré dans l’actualité mais aussi dans une vision à long terme du septième art.
Pour Slowvibes, rencontre avec Julien D., critique aguerri, qui livre les étapes, doutes et exigences cachés derrière la sélection de films qui, demain, feront vibrer la rédaction… et votre curiosité.
Le quotidien du critique : veille, projections, choix immédiats et patience
« Le métier commence bien avant d’entrer en salle », explique Julien. Les journées d’un critique sont rythmées par la veille – actualité des festivals, sorties nationales, tendances à l’international – et la réception d’invitations à découvrir des œuvres de genres variés.
Certaines semaines, il visionne jusqu’à six ou sept films, sans compter le visionnage de bandes-annonces, lectures de synopsis ou échanges avec des attachés de presse.
- Veille multicanale : consulte des plateformes professionnelles, surveille les réseaux sociaux du secteur, lit les retours de festivals.
- Projections presse : privilégie les moments en salle, l’écoute du public, mais utilise aussi parfois le visionnage à domicile pour rattraper des séances manquées.
- Organisation : gère un agenda au cordeau : beaucoup de films ne sont projetés qu’une seule fois pour la presse, ce qui demande de faire des choix parfois cruels.
Comment décide-t-on qu’un film mérite une critique ?
Loin de se fier uniquement au battage médiatique, Julien explique que le critique recherche d’abord un équilibre entre l’actualité et la singularité : « On ne peut pas s’arrêter à la notoriété ou au casting. Mon rôle est aussi de donner voix à des œuvres plus discrètes mais qui questionnent, inventent ou bousculent leur époque. »
- Surprises et émotions : Les critères d’une sélection peuvent être autant des fulgurances émotionnelles vécues en salle, qu’un malaise, une confusion intrigante ou un émerveillement visuel.
- Osmose entre intention et forme : Un film dont la forme épouse absolument le propos (montage, photo, direction d’acteurs) reste souvent en tête au moment de la sélection.
- Dialogue avec l’air du temps : Julien accorde une importance particulière à la capacité du film à dialoguer avec les questionnements du moment – identités, écologie, formes familiales, nouveaux récits.
Tests en immersion : festivals, avant-premières et séances publiques
Les grands festivals (Cannes, Berlin, Annecy, Venise…) sont un terrain précieux pour détecter les nouveaux talents et repérer les tendances de fond. « Ce n’est pas seulement un marché de films. C’est aussi un lieu où l’on teste la force d’une œuvre dans des salles combles, ou, au contraire, désertes. Les retours “à chaud” d’autres spectateurs, les débats en off, le bouche-à-oreille nous aiguillent. »
- Effet de salle : Un film qui retourne une salle entière, qui génère des discussions passionnées ou des silences pesants, attire l’œil du critique beaucoup plus que ne le fera un consensus poli.
- Partage en équipe : Dans les rédactions, la sélection finale se joue parfois lors de réunions où chaque journaliste « plaide » pour un film marquant, argumente sa place dans la grille de publication.
Étiquettes, genres, blockbusters : la pluralité comme boussole
Éviter la monotonie est un souci permanent. « Alterner cinéma d’auteur, animation, documentaire, comédie populaire ou film de genre est vital, » insiste Julien.
Il s’agit d’offrir aux lecteurs un panorama large, où les premiers films croiseront les œuvres plus installées. La curiosité du critique n’a pas de frontières strictes – un blockbuster peut parfois proposer une innovation narrative ou visuelle qui mérite débat au même titre qu’un film intimiste.
- Défis : Délaisser un grand film attendu pour mettre en lumière une “pépite” indépendante, ou assumer de critiquer un succès annoncé, tout en cherchant l’angle juste, nuancé.
- Intuition : La grille initiale de sélection est ensuite affinée sur la base du rythme des sorties, des doublons de thématique, des envies de la rédaction et des retours du lectorat.
A-t-on vraiment une liberté de critique ? La question de l’indépendance
Julien rappelle que la liberté du critique tient avant tout à la clarté de la ligne éditoriale et au dialogue avec son public. : « Chez Slowvibes, on veille à ce que chaque voix puisse proposer ses partis-pris, tant qu’ils sont argumentés et sincères. Les partenariats, invitations ou exclusivités n’influencent ni la sélection ni le ton des articles – il faut pouvoir dire qu’on a été déçu, ou que l’on attendait mieux, même sur un film très “vendu”. »
- Charte et transparence : L’équipe s’engage à indiquer les pressions (écoutées ou non) et l’origine des invitations, et à conserver une diversité de points de vue.
- Retour des lecteurs : Les commentaires, réactions via les réseaux sociaux, ou même échanges directs en festival, participent à ce maintien du cap indépendant : le critique s’oblige à justifier ses choix et, parfois, à en débattre ouvertement.
Témoignages : réalisateurs, attachés de presse et spectateurs réagissent
Valérie, réalisatrice :
« J’ai été bluffée quand un critique de Slowvibes m’a interrogée en profondeur sur la symbolique d’un détail imagé que personne n’avait remarqué. Cela montre qu’ils prennent le temps d’un vrai regard, pas d’un résumé survolé. »
Thierry, attaché de presse :
« Évidemment, on espère toujours un papier flatteur, mais ce qui compte, c’est que la critique soit reçue comme un dialogue. Les sélections expliquées, même avec des réserves, rehaussent le débat. »
Sandra, spectatrice :
« Je lis les critiques avant d’aller en salle, mais j’apprécie énormément quand la sélection sort des sentiers battus. J’aime être surprise par des propositions qui ne passent pas au JT du soir. »
Sélectionner, c’est aussi transmettre : l’éthique derrière le choix
Julien insiste : « Au fond, choisir un film à chroniquer, c’est faire un pari sur ce qui restera, ce qui parlera au lecteur d’aujourd’hui – ou à celui de demain. Monter une sélection, c’est transmettre une vision possible du cinéma, mais aussi des clés de lecture, des envies de découverte qui dépassent le simple “j’aime/j’aime pas”. »
Cette responsabilité se traduit dans la diversité des formats proposés : critiques courtes pour les spectateurs pressés, analyses approfondies pour les passionnés, rubriques « coulisses » qui remettent les choix dans leur contexte.
- Sélections thématiques : À l’approche d’un festival ou d’une saison marquante, Slowvibes publie des dossiers spéciaux : focus sur les premiers films, panorama d’un genre, sélection engagée autour d’une problématique (féminismes, environnement…).
- Dialogue avec les autres arts : Certains films sont choisis pour leur capacité à dialoguer avec la littérature, la musique, ou d’autres formes artistiques – et invitent à croiser les regards.
Conseils à ceux qui veulent affûter leur œil de spectateur
- Multipliez les expériences : Sortez du confort des blockbusters, testez différents formats, cinémas indépendants, films étrangers ou documentaires.
- Lisez plusieurs critiques : Comparez les regards de différentes plumes – y compris celles qui ne partagent pas vos goûts.
- Dialogue en salle ou en ligne : Participez aux discussions, écoutez les réactions des autres spectateurs, osez argumenter vos ressentis.
- Tenez un carnet de visionnage : Notez ce qui vous a marqué, vos réserves, pour affiner peu à peu votre propre méthode de sélection.
À retenir : la sélection, un art de la recommandation sincère
La sélection cinématographique, loin d’être un filtre arbitraire, s’appuie sur une combinaison d’exigence, d’intuition et d’exploration permanente. Le critique endosse successivement le rôle de veilleur, de défricheur, d’accompagnateur et, parfois, de conteur. Son objectif : inviter le public à oser des chemins de traverse, tout en nourrissant leur regard critique.
Pour retrouver chaque semaine dossiers thématiques, avis argumentés, interviews de cinéastes et classements inédits, suivez Slowvibes, et faites de chaque séance un nouvel espace à explorer.